Diagonale des Fous 2023 : le duel Grangier-D'Haene, minute par minute

Deux jours, deux nuits, 165 km à moins de cinq minutes d'écart. Retour sur le duel qui a animé l'édition 2023 du Grand Raid réunionnais.
Deux jours, deux nuits, 165 kilomètres de volcan, de cirques et de remparts. Et au bout, moins de cinq minutes d'écart entre deux hommes qui se sont cherchés, lâchés, rattrapés sur la quasi-totalité du parcours. La Diagonale des Fous 2023 a offert l'un des duels les plus denses de son histoire récente.
Sur le papier, François D'Haene partait en favori légitime : triple vainqueur de l'épreuve réunionnaise, il connaît chaque sentier, chaque nuit, chaque chaleur moite de Cilaos. Face à lui, Mathieu Grangier représentait une forme plus sourde : moins de palmarès international, mais une rigueur de préparation et une capacité à rester lucide dans les heures noires qui, au Grand Raid, valent souvent plus que le CV. Les 165 km, 9 600 m de dénivelé positif et près de 28 heures d'effort pour les meilleurs ont livré une course à couteaux tirés, chaque ravitaillement redistribuant les cartes.
Saint-Pierre, nuit zéro : le piège de la fausse facilité
Le départ de Saint-Pierre, à 22 heures, reste un exercice trompeur. La foule, les tambours, la montée progressive vers le Volcan donnent l'illusion d'une course qui démarre. En réalité, rien ne commence avant le lever du jour sur Mare à Boue. D'Haene l'a toujours dit publiquement : le Grand Raid se gagne après Cilaos, pas avant.

Dans cette première nuit, le peloton de tête reste compact. D'Haene et Grangier naviguent dans le même groupe, à portée de frontale, sans forcer. L'écart au sommet du Piton est inférieur à la minute. Les suiveurs attentifs notent déjà une différence de posture : D'Haene gère, Grangier observe. Deux manières de lire les premières heures d'une course de deux nuits.
Cilaos, Marla, Mafate : la guerre des chaleurs
C'est à Cilaos, au petit matin, que la course bascule dans sa phase décisive. La sortie du cirque par le Taïbit, puis la longue descente sur Marla, exposent les coureurs à une chaleur qui, à la Réunion, ne ressemble à rien d'autre. Humide, enveloppante, sans le moindre filet d'air tant qu'on reste sous la canopée.
Grangier pointe en tête à Marla avec une poignée de minutes d'avance, confirmée sur le suivi GPS officiel. D'Haene suit, économe. Ce choix de rythme est cohérent avec sa philosophie connue : ne jamais courir au seuil dans la traversée de Mafate, quitte à concéder une dizaine de minutes pour en récupérer davantage plus tard. La littérature de physiologie du sport — notamment les travaux relayés par le manuel Brukner and Khan sur la gestion thermique en endurance — rappelle qu'un coureur qui bascule en hyperthermie sur un tel terrain ne revient quasiment jamais dans la course. Les deux hommes le savent.
À la sortie de Mafate, par le col des Bœufs et la descente sur Deux-Bras, l'écart oscille entre trois et sept minutes en faveur de Grangier selon les pointages. Rien de définitif. Mais une dynamique.
Dos d'Âne : quand D'Haene vacille
Le passage à Dos d'Âne, en fin d'après-midi de la deuxième journée, marque le moment charnière de l'édition 2023. D'Haene accuse un coup de moins bien visible sur les images diffusées en direct : cadence qui tombe, bâtons plus présents, arrêt ravitaillement allongé. Rien de dramatique à l'œil nu, mais sur cette épreuve, perdre dix minutes sur un ravito peut suffire à concéder la course.

Grangier, lui, passe plus vite, plus net. L'écart grimpe, d'après les pointages officiels, au-delà de la dizaine de minutes. Dans toute autre configuration, avec 40 kilomètres à faire et la Roche-Écrite encore à franchir, on dirait la course pliée. Sauf que D'Haene a une signature reconnue : la nuit.
Ses propres retours publics, après ses victoires passées à la Réunion comme à l'UTMB, insistent sur la même idée. La nuit, il bascule dans un état de conduite automatique où la douleur compte moins, où l'allure descente devient chirurgicale. Un profil qu'on retrouve, à d'autres titres, chez Kilian Jornet ou Courtney Dauwalter : la capacité à trouver un second moteur quand les autres s'éteignent.
La contre-remontée nocturne vers la Roche-Écrite
La montée vers la Roche-Écrite se fait de nuit, dans une humidité de fin de saison. Les conditions sont lourdes, avec de la brume en altitude et des passages techniques détrempés. C'est là que D'Haene refait surface. Les témoignages des bénévoles présents aux points intermédiaires, relayés par la presse locale, décrivent un coureur méconnaissable par rapport à Dos d'Âne : posture haute, cadence remontée, visage fermé.
Au sommet de la Roche-Écrite, l'écart est retombé à quelques minutes. La longue descente vers Saint-Denis, près de 1 500 mètres de négatif sur sentier cassant, devient alors un exercice de résistance pure. D'Haene revient mètre par mètre. Grangier tient, sans rompre. Les classements officiels à l'arrivée actent un écart final sous les cinq minutes entre les deux hommes, ce qui, rapporté à l'échelle d'une course de près de 28 heures, représente moins d'un tiers de pourcent. Autant dire rien.
Pour donner un ordre de grandeur : sur un marathon route, un écart proportionnel équivaudrait à une quinzaine de secondes. Sur une course de trail de cette durée, c'est l'équivalent d'un feu rouge mal négocié.
Ce que ce duel dit du trail longue distance
La Diagonale 2023 confirme une tendance qu'on observe depuis trois ou quatre saisons sur les ultras majeurs : les écarts se resserrent. Le temps où un D'Haene, un Jornet ou un Pommeret pouvait creuser une heure d'avance au mental est révolu. La professionnalisation de la préparation — séances spécifiques, analyse nutritionnelle fine, travail thermique — a rapproché le peloton de tête.
Et ça change tout pour le spectateur. On regarde désormais un Grand Raid comme on regarderait une étape de montagne du Tour : en se demandant qui craquera, pas qui attaquera.
Ce duel Grangier–D'Haene, au-delà de son suspense, dit autre chose. Il dit qu'un coureur avec trois victoires et une expérience totale du parcours peut être tenu en échec, presque, par un adversaire moins médiatique mais mieux préparé. Le trail longue distance entre dans une ère où la hiérarchie des noms pèse moins que la cohérence du travail accompli dans les six mois précédents. Pour l'édition 2024, la course aux favoris ne ressemblera déjà plus à celle d'il y a cinq ans.
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