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Dossier : La montée en puissance du trail en Asie du Sud-Est

Par Julie Nguyen·3 avril 2026·15 min de lecture
Dossier : La montée en puissance du trail en Asie du Sud-Est

Vietnam, Thaïlande, Philippines — le trail explose dans toute la région. Reportage au cœur de cette révolution.

Il y a dix ans, parler de trail en Asie du Sud-Est faisait sourire les puristes européens. La région évoquait plutôt les plages de Koh Phi Phi, les marchés flottants du Mékong ou les rizières de Banaue. Aujourd'hui, les dossards s'arrachent en quelques heures sur les grandes épreuves de Sapa, Chiang Mai ou Cordillera et les plateaux élites s'internationalisent à vitesse grand V. Entre 2015 et 2024, le nombre de courses recensées par l'Asia Trail Master est passé d'une poignée à plus de 180 épreuves annuelles, dont une vingtaine de formats 100 milles. Les paysages — jungle primaire, karsts calcaires, volcans actifs, terrasses agricoles vertigineuses — offrent un terrain de jeu d'une diversité rare, souvent accessible à moins de mille euros tout compris depuis Paris. Derrière cette effervescence, une génération de coureurs locaux émerge, des organisateurs prennent des risques inédits et toute une économie du trail se structure. Reportage dans une région qui, sans bruit, est en train de redessiner la carte mondiale du trail.

Vietnam : Sapa, le laboratoire grandeur nature

Tout a commencé à Sapa, en 2013, quand le Français Julien Chorier remporte la première édition du Vietnam Mountain Marathon devant 300 coureurs hésitants. Onze ans plus tard, l'épreuve rassemble près de 6 000 participants venus de 70 pays sur quatre distances, dont un 100 km qui grimpe au sommet du Fansipan, le toit de l'Indochine à 3 143 mètres. "Le dénivelé ici est sournois, confie Quang Tran, recordman vietnamien du 70 km en 8h42. Les sentiers ne montent jamais droit, ils serpentent dans la boue rouge entre les terrasses Hmong." Topas Travel, l'organisateur danois implanté à Hanoï, a fait école : à Pu Luong, Dalat et Moc Chau, d'autres formats ont éclos, chacun avec sa signature. Le Dalat Ultra Trail, lancé en 2019 sur les plateaux du sud, s'impose déjà comme la finale officieuse de la saison régionale. Et les autorités locales ne s'y trompent pas : la province de Lao Cai a investi 2 millions de dollars sur cinq ans dans le balisage permanent de 400 km de sentiers.

Image illustrative trail running

Thaïlande : le royaume du format long

Si le Vietnam excelle dans le spectacle, la Thaïlande mise sur la technicité et l'endurance. Le Thailand by UTMB, intégré au circuit mondial depuis 2022, propose à Doi Inthanon un 100 milles redoutable qui cumule 10 500 mètres de dénivelé positif dans la jungle du nord. La température au col peut passer de 5°C à l'aube à 32°C en vallée et les descentes sur feuilles mortes détrempées font chuter les meilleurs. Courtney Dauwalter elle-même, venue reconnaître le parcours en 2023, parlait d'un terrain "aussi piégeux que la Diagonale des Fous, mais en plus humide". Autour de Chiang Mai s'est développée toute une communauté expatriée, structurée autour du Chiang Mai Trail Running Club qui compte 1 200 membres actifs. Les coureurs thaïs comme Sanya Khanchai ou Nattakan Srisaard trustent désormais les podiums régionaux et s'exportent jusqu'à la CCC. Les pensions de Mae Rim proposent des stages d'altitude low-cost à 25 euros la nuit, attirant une clientèle européenne en hiver.

Philippines : la jungle et les volcans

Plus confidentiel mais peut-être le plus spectaculaire : l'archipel philippin. Le Hardcore Hundred Miles de Benguet, dans la Cordillera, est devenu en une décennie un rite de passage pour les ultra-traileurs asiatiques. Départ à minuit, 16 000 mètres de dénivelé cumulé, passage par des villages Ifugao où les habitants offrent du café aux coureurs, traversée de rivières à la corde. Le taux d'abandon flirte avec les 60 %. "C'est le Hardrock tropical", résume Thomas Lorblanchet, qui y a pris la troisième place en 2023. À Luçon, le Mount Pinatubo Trail serpente dans le cratère du volcan qui a explosé en 1991, offrant des paysages lunaires aux teintes soufrées. À Mindanao, malgré les contraintes sécuritaires, le Apo Sky Race attire chaque année quelques centaines de mordus sur les pentes du plus haut sommet du pays. L'infrastructure reste spartiate, les ravitaillements parfois improvisés, mais c'est précisément ce qui séduit les aventuriers lassés des circuits surorganisés.

Image illustrative trail running

Une économie qui se structure

Derrière les chronos, une filière émerge. Salomon et Hoka ont ouvert des bureaux régionaux à Singapour et Bangkok entre 2021 et 2023. Le distributeur Running Lab couvre désormais sept pays avec 34 boutiques spécialisées. Les coaches certifiés ITRA se multiplient : ils étaient trois dans toute la région en 2018, ils sont aujourd'hui 47. Côté médias, la plateforme Asia Trail Magazine, éditée à Hong Kong, revendique 180 000 lecteurs mensuels. Les marques locales tirent leur épingle du jeu : le taïwanais UTO fabrique des sacs à dos qui équipent une part non négligeable du peloton UTMB et les chaussures vietnamiennes Sapa Footwear commencent à s'exporter. Sur les réseaux, des figures comme la Philippine Majo Liao — 580 000 abonnés sur Instagram — incarnent une nouvelle génération décomplexée, qui ne copie plus les codes européens mais assume une esthétique asiatique singulière, mêlant spiritualité bouddhiste, culture streetwear et performance.

Les défis d'une croissance rapide

Cette explosion n'est pas sans ombres. La question environnementale devient brûlante : à Bali, le Ijen Trail Marathon a été suspendu en 2022 après des protestations sur l'érosion des sentiers du volcan. La chaleur et l'humidité posent des enjeux médicaux spécifiques : l'hyponatrémie touche 8 % des finishers sur certaines épreuves, contre 2 % en Europe selon une étude de l'hôpital Bumrungrad. La tentation du surbooking guette : le VMM a refusé 2 000 inscriptions en 2024 faute de capacité d'accueil à Sapa. Enfin, la professionnalisation reste inégale — les primes restent faibles (souvent moins de 1 000 dollars pour une victoire scratch), ce qui pousse les meilleurs locaux à s'expatrier ou à cumuler les emplois. "Je travaille comme guide la semaine, je cours le week-end", résume Kieu Thi Hanh, troisième vietnamienne au Mont Blanc 90K en 2024.

Reste qu'à l'horizon 2030, tous les indicateurs pointent dans la même direction. L'Asie du Sud-Est devrait accueillir sa première Golden Trail Series dans les deux prochaines années et les négociations vont bon train pour un UTMB World Series à Bali. Pour le traileur européen en quête de dépaysement, la fenêtre est idéale : infrastructures désormais fiables, coûts encore contenus, communautés accueillantes et paysages inédits. Il faut peut-être se presser : dans cinq ans, décrocher un dossard à Sapa sera sans doute aussi compliqué que d'en obtenir un à Chamonix.

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