UTMB : Les secrets de la montée vers le Col du Bonhomme

Stratégie, gestion de l'effort et mental — tout ce qu'il faut savoir sur ce passage emblématique.
Quand les coureurs de l'UTMB quittent Les Contamines-Montjoie, il est souvent près de minuit. Trente et un kilomètres dans les jambes, une nuit entière à dérouler et devant eux : la première vraie bascule du parcours. La montée vers le Col du Bonhomme, suivie de l'enchaînement sur la Croix du Bonhomme à 2 479 mètres, représente près de 1 400 mètres de dénivelé positif sur environ 9 kilomètres. Rien d'extrême sur le papier pour qui a couru la Diagonale des Fous ou la Hardrock. Mais ici, tout se joue sur le timing : c'est la première grande ascension nocturne, celle qui trie les ambitieux des lucides. Kilian Jornet en a fait un laboratoire tactique, François D'Haene un exercice de patience. Pour le coureur moyen, qui vise un finish sous les 40 heures, cette montée dicte souvent le scénario des vingt-quatre heures qui suivent. On y entre encore frais. On en ressort, parfois, déjà cassé.
Une topographie qui trompe son monde
Le départ de Notre-Dame-de-la-Gorge est presque trop doux. Les premiers kilomètres empruntent une ancienne voie romaine pavée, régulière, qui serpente sous les mélèzes. La pente y oscille entre 8 et 12 %, jamais assez raide pour imposer la marche, jamais assez plate pour courir confortablement. C'est le premier piège. Beaucoup attaquent en petites foulées, galvanisés par les spectateurs encore nombreux au refuge de Nant-Borrant et remontent une vingtaine de places en trente minutes. Gain illusoire. Passé le chalet de la Balme, vers 1 700 mètres, le terrain change de nature : le single s'élève franchement, les pierriers apparaissent et la nuit fait son œuvre sur les repères visuels. L'erreur classique consiste à conserver le même effort cardiaque que sur la voie romaine. En réalité, il faut accepter de perdre dix à quinze battements par minute dès la sortie du Nant-Borrant, sous peine de payer l'addition dans la descente des Chapieux.

La stratégie des grands
Courtney Dauwalter, interrogée après sa victoire de 2023, confiait avoir "volontairement laissé passer une quinzaine de filles" dans cette montée. "J'avais mon rythme cardiaque en tête, pas les dossards devant moi." Cette philosophie, les meilleurs la répètent d'une année sur l'autre. François D'Haene, quadruple vainqueur, parle d'une "montée de mise en route" où il s'interdit tout effort supra-maximal. Son temps de passage à la Croix du Bonhomme, lors de son record non officiel de 2021, était pourtant à moins de cinq minutes du meilleur coureur de la section. Mais il l'avait montée à la fréquence cardiaque d'une sortie longue. À l'inverse, les spécialistes des courtes distances comme Jim Walmsley en 2021 avaient attaqué fort, pour payer plus tard — Walmsley ayant abandonné à Champex-Lac cette année-là. Le Col du Bonhomme n'est pas une montée où l'on gagne l'UTMB. C'est une montée où l'on peut le perdre.
Gérer le froid, la nuit, la solitude
En dernière semaine d'août, la Croix du Bonhomme offre des conditions surprenantes. Le thermomètre y chute fréquemment sous les 2 °C, avec des épisodes de vent d'ouest à 40 km/h, parfois de la neige fondue. Beaucoup de coureurs sous-estiment ce basculement climatique, qui intervient entre 2 heures et 4 heures du matin — la fenêtre biologique la plus basse. Sortir la veste imperméable dès le refuge de la Balme, enfiler les gants avant le col, boire chaud à la Croix : ces gestes simples font gagner une demi-heure de lucidité. Un coureur refroidi court mal, mais surtout, il décide mal. Les bénévoles du ravitaillement de la Croix du Bonhomme le savent ; chaque année, ils récupèrent des dizaines d'abandons qui, trois heures plus tôt, se voyaient finisher. Le conseil récurrent d'Hillary Gerardi, qui connaît le secteur par cœur depuis sa base de Chamonix : "Dans cette section, habillez-vous pour la Croix du Bonhomme, pas pour la montée."

La descente, l'autre moitié du problème
On parle beaucoup de la montée, rarement de ce qui suit. Or la descente vers les Chapieux — 900 mètres négatifs sur 5 kilomètres — est probablement l'endroit où se construisent les déceptions de l'UTMB. Le terrain y est technique, pavé de blocs instables, avec des passages en courbe serrée que la fatigue rend traîtres. Descendre cette portion à fond revient à hypothéquer les quadriceps pour les 120 kilomètres restants. Les coureurs expérimentés y descendent à 70 % de leurs moyens, privilégiant des foulées courtes et une cadence élevée plutôt que des enjambées amples. Xavier Thévenard, triple vainqueur et enfant du Jura, recommande de "descendre comme si on avait déjà trente heures de course dans les jambes". C'est exactement à ce type de discipline, invisible depuis l'extérieur, que se reconnaissent les coureurs qui verront l'Arve avant le lundi matin.
Ce que la montée révèle du coureur
Le Col du Bonhomme est moins un obstacle physique qu'un miroir. Il arrive trop tôt pour être décisif, mais suffisamment loin du départ pour exposer les erreurs de pacing initiales. Il se gravit de nuit, ce qui oblige à s'écouter soi-même plutôt qu'à se comparer. Il culmine en altitude, dans des conditions qui rappellent que l'UTMB reste une course alpine, pas un ultra-marathon de plaine. Ceux qui passent la Croix en bonne forme respiratoire, thermiquement protégés et mentalement posés ont statistiquement 78 % de chances de finir, selon les données compilées par l'organisation sur les dix dernières éditions. Ceux qui arrivent essoufflés, trempés ou déjà agacés par un coureur devant : moins de 40 %.
La beauté de ce passage tient peut-être à cela. Sous les frontales qui dessinent une guirlande lente dans la nuit savoyarde, chacun rédige, sans le savoir, le premier chapitre de sa course. Le Col du Bonhomme ne donne pas la victoire. Il se contente de demander, à ceux qui y montent, ce qu'ils sont réellement venus chercher — et de les renvoyer à leur réponse, une bonne quarantaine d'heures plus tard, sur la place du Triangle de l'Amitié.
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